Le Kamouraska, d'hier à aujourd'hui

Le toponyme kamouraska proviendrait de l’algonquin akamaraska signifiant « il y a du jonc au bord de l’eau ». Si ce nom identifie d’abord un site, il désigne ensuite une seigneurie, une paroisse religieuse, une municipalité, et enfin une municipalité régionale de comté. Avant la colonisation, ce territoire constitue un milieu propice pour la pêche et la chasse. En l’absence de grandes voies d’eau intérieures, il semble que les différents peuples autochtones ne fréquentent que sporadiquement cette partie de la Côte-du-Sud. Malgré la faible densité de population, la région participe tout de même, par ses ressources, au développement des groupes autochtones. La colonisation du territoire s’amorce vers la fin du XVIIe  siècle. Les premières concessions seigneuriales sont celles de la Bouteillerie (Rivière-Ouelle), de la Grande-Anse (La Pocatière) et Islet du Portage (Saint-André) en 1672, de Kamouraska en 1674, et du fief de Saint-Denis en 1679. Les premiers établissements permanents apparaissent vers 1680. Les arrivants défrichent et s’installent sur les terres les plus riches et fertiles du territoire, soit sur la plaine littorale. Vers 1790, environ 1500 personnes habitent cet espace. Le Kamouraska constitue dès lors le milieu colonisé situé le plus en aval du fleuve.

L’occupation du territoire intensifiée

Au cours des premières décennies des années 1800, la colonisation s’intensifie. Le paysage amorce une transformation rapide, principalement à partir de la seconde moitié du 19e siècle, où l’accroissement des superficies cultivées s’effectue notamment par la construction d’aboiteaux, afin de récupérer des terres agricoles sur les marais côtiers. Ces remblais de terre pour les agriculteurs du comté de Kamouraska sont une innovation. Jean-Baptiste-Daniel Schmouth, professeur à l'école d'agriculture de Sainte-Anne-de-la-Pocatière en est l’initiateur. À partir des années 1830, on voit poindre différents chantiers navals dans la région, dont celui de Pointe-Sèche (Saint-Germain). Ce sont les beaux jours des goélettes. Pendant ce temps, la colonisation s’étend progressivement un peu plus loin à l’intérieur des terres, atteignant le piedmont. Cette deuxième vague de peuplement se conclut par l’érection de nouvelles paroisses comme Sainte-Hélène (1846), Saint-Pacôme (1851) et Saint-Alexandre-de-Kamouraska (1851).

L’espace seigneurial devient saturé au milieu du XIXe  siècle. Ainsi, une nouvelle expansion coloniale se déploie vers le plateau. Ce plateau appalachien est alors subdivisé jusqu’à la frontière américaine en plusieurs cantons. Cette colonisation s’avère pénible en raison des limitations du sol pour l’agriculture et des problèmes de communication. Les nouvelles paroisses, Saint-Onésime d’Ixworth (1858), Mont-Carmel (1867), Canton de Woodbridge (l’actuelle municipalité de Saint-Bruno-de-Kamouraska), Saint‑Joseph-de-Kamouraska (1922) et Saint-Gabriel-Lalemant (1938) demeurent relativement isolées à leur début. Cette période est également marquée par les King, une famille industrielle anglo-saxonne qui fait construire à Saint-Pacôme leur moulin à scie et leur propre quai pour acheminer le bois dravé sur la rivière Ouelle, scié en madrier, chargé sur des goélettes, puis sur de plus gros vaisseaux prêt à retourner en Angleterre. Les forêts autour du Lac de l’Est à Mont-Carmel, seront d’ailleurs exploitées pendant plus d’un siècle. Les King construisent également en 1903, une superbe résidence de style shingle comprenant de nombreux pignons asymétriques et plusieurs dépendances. Non loin de là, sous une pinède magnifique, un cimetière privé témoigne encore aujourd’hui de ces entrepreneurs anglais d’envergure. 

La villégiature et la pluriactivité rurale

Dans la seconde moitié du XIXe ainsi qu’au tournant du siècle, l’exploitation des ressources forestières, fauniques et paysagères s’intensifient. La villégiature et le tourisme deviennent également une activité en vogue. Mouvement occidental amorcé par la bourgeoisie urbaine à la recherche d’une nature inspirante, la villégiature marquera certains villages le long du fleuve en faisant apparaître un nouveau cadre de vie, nommément à Rivière-Ouelle et à Kamouraska. Ce dernier lieu est déjà considéré en 1815 comme la «principale place d’eau au Canada» par l’arpenteur général du Bas-Canada, Joseph Bouchette. Kamouraska fait donc partie des lieux cultes dans l’histoire de la villégiature au Québec. L’âge d’or de ce village comprend de nombreux hôtels, des bureaux de médecins, d’avocats, plusieurs marchands ainsi qu’une cour supérieure et une cour de circuit. Bien que l’agriculture du Kamouraska accélère ses activités durant cette période, la coupe et la première transformation du bois, le tannage du cuir et la pêche aux marsouins (bélugas) la culture fruitière, les produits de fonderie et la construction navale viennent l’appuyer pour forger une économie plurielle et complémentaire. De nombreux marchands ruraux joueront également un rôle primordial dans l’activité commerciale sur la Côte-du-Sud, notamment dans le commerce de détail, du bois, des denrées agricoles et des produits alimentaires transformés autant à l’intérieur des paroisses de la région que sur les marchés urbains. Au fil des années, certaines denrées alimentaires font la réputation du Kamouraska comme les pommes, prunes, cerises, sucre du pays, anguilles, esturgeons et beurre. Envoyé par goélettes dans des tinettes de bois, le beurre remonte le cours du fleuve vers les marchés de Montréal ou encore de l’Angleterre et des États-Unis où il est fort apprécié pour son goût unique. Marchand réputé de la région et futur député provincial, Amable Dionne choisit méticuleusement le beurre des fermiers du comté et le classifie «extra, bon, médiocre». Nous sommes en 1830. Comme quoi les chartes de qualité ont une certaine ancienneté… L’agriculture demeure assurément, comme dans le reste du Québec rural, l’épine dorsale de l’économie locale. La fondation en 1859 de la première école d’agriculture permanente au Canada, à Sainte-Anne-de-la-Pocatière, par l’abbé François Pilote donne une impulsion à ce secteur d’activité, en plus de participer activement à moderniser ses pratiques. La création à Saint-Denis-de-la-Bouteillerie de la première beurrerie en Amérique du Nord en 1881 par Jean-Charles Chapais constitue une innovation dans le domaine. La famille Chapais joue un rôle majeur à l’intérieur des sphères économiques et politiques.

 

L’inversion de civilisation

L’arrivée du chemin de fer intercolonial autour des années 1860 engendre d’importants changements dans le développement économique et géographique du territoire. Les marchandises importées et expédiées empruntent alors les voies ferroviaires au détriment du commerce maritime. L’infrastructure ferroviaire favorise l’établissement de multiples commerces et industries manufacturières sur ses abords, surtout à proximité des gares. Saint-Pascal et La Pocatière ainsi que les villages de Saint-Pacôme, Saint-Philippe-de-Néri et Saint-Alexandre-de-Kamouraska bénéficient particulièrement de son implantation. Un peu plus tard, la construction par la compagnie du Transcontinental d’un tronçon ferroviaire visant à faciliter le transport vers le Nouveau-Brunswick contribue aussi au développement du Haut-Pays (aujourd’hui transformé en parc linéaire Monk principalement utilisé par le quad et la motoneige). Cette industrialisation galopante est également le fait de Charles-Alfred Desjardins (dit le «boss»), industriel, homme influent, marchand, même politicien, marque l’histoire de Saint-André. Il fait fortune avec une usine de batteuses à graines autour de 1880. Ses activités débordent amplement jusqu’aux années 1930 en construisant une fonderie. Malgré cette effervescence, le Kamouraska enregistre une importante baisse de sa population due à une période d’exode vers d’autres régions, notamment l’est du Bas-Saint-Laurent, le Saguenay-Lac-Saint-Jean et les États-Unis. Durant la première partie du 20e siècle, le Québec connaît un accroissement soutenu de l’industrialisation et d’urbanisation. Le monde rural occidental assiste alors à une «inversion de civilisation» dans ses rapports urbains et ruraux. Le Kamouraska connaîtra tout au long de la seconde moitié du 20e siècle tantôt des reculs, tantôt des gains du point de vue démographique.

 

Crédits photos: Archives de la Côte-du-Sud